Audi Front 225 Cabriolet, 1936, Cadavre exquis

En 2015 a été exhumée la fameuse « collection Baillon », du nom de cet amateur compulsif d’autos anciennes, qui a amassé de véritables trésors, entreposés « en vrac » dans sa propriété, sous des abris de fortune. Parmi ses trouvailles, cette rarissime Audi Front de 1936, qui porte sur elle les stigmates de sa longue et tumultueuse histoire…

Texte et photos Joseph Bonabaud

Certaines ventes aux enchères défraient la chronique grâce à un ou deux lots d’exception. Il y a cinq ans, lors de la traditionnelle vente Artcurial organisée par Maître Poulain dans le cadre du salon Rétromobile, c’est carrément plusieurs dizaines de voitures, au destin improbable, qui sont entrées dans l’histoire ! Toutes provenaient de ce que l’on nomme désormais, communément, la « Collection Baillon ». Roger Baillon, du nom d’un transporteur de Niort, avait discrètement accumulé, des années durant, des dizaines d’autos d’exception, dans l’espoir d’ouvrir un jour un musée. Elles étaient françaises pour la majorité, mais cet amateur de belles mécaniques ne rechignait pas à faire quelques exceptions lorsque, au gré de ses nombreuses pérégrinations, une beauté étrangère se présentait. Ainsi, en marge de rares Facel Vega, Delahaye ou des 4 Talbot Lago Grand Sport habillées par le carrossier Saoutchick, quelques autres belles pièces ont marqué les esprits, toutes issues de cette « collection du siècle ».

La « Deutsche qualitat » n’est pas un vain mot, mais qu’il s’agisse de la sellerie, de la mécanique ou de la carrosserie, il va falloir mettre «un peu» d’huile de coude pour tout remettre en état !

Outre une Maserati A6G 2000 Grand Sport de 1956 signée par Frua (4 exemplaires), le clou de la vente a été assurément la Ferrari 250 GT California châssis court (37 exemplaires !), ex-Alain Delon, une auto qui avait disparu des radars depuis des décennies et que l’on croyait perdue à jamais. Cette dernière, qui a eu la chance d’être remisée au sec (contrairement aux autres voitures, pour la plupart mal abritées sous des abris de fortune), avait en fait disparu sous… des piles de journaux au fond d’un box, au point de devenir invisible ! Cela a permis de bien la préserver, et grâce à son pedigree hors-norme et son incroyable historique, cette Ferrari restée « dans son jus », à la patine incroyable, est partie sous le marteau pour 14,2 millions d’Euros ! Une somme certes folle, mais bien plus cohérente que celles réclamées pour acquérir d’autres lots, présentés lors de cette folle vente aux enchères. Car la majorité des autos dispersées lors de cette vente exceptionnelle, souvent corrodées jusqu’au châssis, étaient vraiment dans un état de délabrement avancé. Mieux qu’un long discours, les photos de la rarissime Audi Front présentée dans ces pages, elle aussi à l’état d’épave, vous permettront de vous en faire une idée précise. Une Audi qui ne nous est pas totalement inconnue…

Tombée au « Front »

Si l’essentiel de la « collection Baillon », soit plus de 60 autos, a bien été vendu il y a 5 ans (pour un total de 25,15 millions d’Euros !), certaines pièces n’avaient pas trouvé preneur, ou n’avaient pas été présentées. Ce n’est pourtant pas le cas de cet exemplaire d’ancienne Audi, qui avait été vendu à l’époque pour la coquette somme de… 48 000 €, malgré une estimation plus réaliste compte tenu de l’état, fixée entre 6 et 8000 € ! Comme quoi, parfois, la rouille peut valoir de l’or. Pour une raison que nous ignorons, cet exemplaire a donc été de nouveau exposé à Rétromobile, dans le cadre de la dernière vente Artcurial. Ainsi, « planquée » dans un coin au fond du hall, aux côtés d’une Packard Super Eight issue de la même collection (et à peu près dans le même état !), se trouvait cette exceptionnelle Audi Front de 1936, restée strictement inchangée depuis sa dernière apparition, lors de la vente de 2015. Son état de délabrement avancé témoigne de l’absence de précautions dont elle a fait l’objet lors de son stockage. Un stockage long de près de 50 ans, car cette Audi aurait été acquise en 1967 par Roger Baillon, qui l’aurait rachetée à l’époque à Serge Pozzoli, le célèbre historien automobile. Mais jouer à « Hibernatus » n’a pas réussi à notre Audi… Car à l’instar de nombreuses autres voitures issues de cette fantastique collection, malheureusement entreposées sous des abris de fortune ouverts aux 4 vents, faits de bric et de broc, cette Audi a manifestement souffert de l’humidité et des ravages du temps.

Attention, la rouille peu parfois valoir de l’or ! Bien que réduit à l’état d’épave, ce coach découvrable d’Audi Front a été adjugé 17 400 € tout de même…

Nul doute que vu l’état de délabrement avancé cette Audi, une longue et très coûteuse restauration va devoir être envisagée pour espérer la faire à nouveau rouler. Un « travail de Romain », tenant parfois plus de la reconstruction que de la rénovation, qui a peut-être découragé celui qui s’en été porté acquéreur à l’époque. Le plus sage est peut-être de la mettre sous cloche pour la conserver « en l’état », comme une œuvre d’art, ou tout simplement comme le témoignage muet et immobile d’un lointain passé, qui s’est figé au fils des années ? Ou faut-il absolument la restaurer « état concours » ? Nous ne trancherons pas cet éternel débat. Ce qui est sûr c’est que ce modèle, une méconnue Audi Front 225 cabriolet, est intéressant à plus d’un titre. Déjà, sachez que ce nom « Front » souligne le fait qu’il s’agit d’une peu courante traction avant, une technologie encore avant-gardiste avant-guerre héritée de DKW, marque pionnière en la matière (dès 1931 !), qui fut intégrée à Auto Union avec Wanderer, Horch et Audi.

L’Audi Front est une auto haut de gamme qui soigne le moindre détail et multiplie les clins d’oeil à l’Art Déco, des grilles de capot aux poignées de porte stylisées, sans oublier les flèches des clignotants.

Hibernatus

Bien que classique sur la forme, cette Audi Front se distingue néanmoins par son charme discret et bourgeois, surtout qu’elle se présente ici en version cabriolet. Enfin, pour être honnête, le terme « découvrable » paraît plus approprié, la structure en acier ceinturant le toit des portières au pare-brise avant restant fixe. De la capote en toile qui se plie normalement en accordéon au-dessus de la malle arrière, il n’en reste quasiment plus rien. Ce dépouillement permet d’avoir une vue plongeante sur l’habitacle, ou du moins ce qu’il en reste. C’est donc avec mille précautions que j’empoigne la jolie poignée de porte au style art déco pour me glisser à l’intérieur. Allergiques aux acariens, aux poussières et autres cochonneries certifiées d’époque s’abstenir ! Malgré un compteur kilométrique bloqué à seulement 68 722 km, l’état de la sellerie n’est guère plus reluisant que celui de la carrosserie. Les sièges en cuir sont défoncés et éventrés. Visiblement, cette voiture a également été un palace de choix pour des souris et autres rongeurs. Ici, tout est à reprendre, et un démontage total s’impose pour effectuer une restauration dans les règles de l’art, en profondeur.

La bonne nouvelle est que cet exemplaire à l’élégance certaine semble relativement complet. Y compris la mécanique. Sous le long capot à « ailes de mouettes » sommeille toujours le noble 6 cylindres 2,3 litres qui animait, avec un certain brio à l’époque, ce modèle haut de gamme. Excepté l’absence de dynamo, tout semble à sa place, mais la remise en marche de ce moteur s’annonce, elle aussi, pour le moins longue et compliquée. Toutefois, il y a lieu d’espérer des jours meilleurs à moyen terme pour cette prestigieuse Audi. Dénicher un tel modèle proposé à la vente n’est pas si courant, et un amateur éclairé a flairé cette opportunité. Mais surtout, il s’en est porté acquéreur, au prix bien plus raisonnable de 17 400 € cette fois, ce qui laisse un peu de marge pour entamer une remise en état. Après tout, ce ne serait que justice que cette Audi d’exception, au passé incroyable, retrouve son lustre d’antan…

Ici, une sublime Audi Front du temps de sa splendeur, dans une rare version roadster.

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